Anthropologie

Le bain des enfants : à quelle fréquence faut-il vraiment les laver ?

Sandra14 min de lecture
Le bain des enfants : à quelle fréquence faut-il vraiment les laver ?

Mon parcours de microbiologiste devenue maman

Les microorganismes, c'est un domaine que je connais plutôt bien. J'ai travaillé en laboratoire de microbiologie pendant plusieurs années, à observer des bactéries, à cultiver des micro-organismes, à comprendre les mécanismes de l'immunité. Cette expérience a complètement changé ma vision de l'hygiène corporelle. Ça m'a permis depuis longtemps de ne plus avoir peur de ces petites bêtes qui sont, pour la quasi-totalité d'entre elles, non pathogènes et ne nous font aucun mal.

Quand j'ai commencé à espacer les bains de mes enfants — pour finir par ne les laver qu'une fois par semaine, souvent sans savon — j'ai eu droit à des regards surpris. Pourtant, cette décision ne vient pas d'un manque d'hygiène, mais au contraire d'une compréhension plus fine de ce qu'est réellement la propreté.

La peau : un écosystème vivant qu'on oublie de protéger

La peau n'est pas une surface inerte qu'il faudrait désinfecter quotidiennement. C'est un organe vivant, habité par des millions de micro-organismes qui forment ce qu'on appelle le microbiote cutané.

Ces micro-organismes vivent sur un sol gras, notre couche hydrolipidique, produite par les glandes de l'épiderme. Cette couche, composée de sueur, de sébum et de cellules mortes, sert de barrière cutanée, protège les cellules de l'épiderme des attaques extérieures et régule l'hydratation de la peau.

À partir de là, décaper ce peuple pacifique à coup de savon… c'est pas une super idée.

1 million de bactéries par cm² de peau C'est normal et protecteur — ces micro-organismes forment votre première ligne de défense

Le savon, ça lave quoi exactement ?

Le souci, c'est qu'en plus de ces microorganismes amis, on peut cumuler sur la peau diverses substances : de la terre, de la nourriture, des trucs divers et variés. C'est ça qu'on a envie d'enlever quand on se lave. Mais un savon, ça ne fait pas le tri. Ça dégage les saletés, le sébum, les germes, tout !

D'ailleurs, la grosse majorité des saletés s'enlèvent sans problème avec de l'eau. Il n'y a que les substances non hydrophiles (les matières grasses) qui ne seront pas dissoutes par l'eau.

❌ Ce que le savon détruit

  • La couche hydrolipidique protectrice
  • Les bactéries résidentes bénéfiques
  • Le film gras qui maintient l'hydratation
  • L'équilibre du pH cutané

✅ Ce que l'eau claire enlève

  • La terre, la poussière
  • La transpiration séchée
  • La plupart des résidus alimentaires
  • L'urine séchée

Du coup, on crée des savons surgras ou des savons saturés en huile, tout ça pour qu'ils laissent un peu de gras sur notre peau. Mais cela n'empêche pas le savon de faire son rôle de décapant. Sont-ils réellement plus bénéfiques que se passer juste un coup d'eau ? Perso, je me pose la question.

Les enfants sont naturellement moins sales que nous

Voici un fait que j'aurais aimé qu'on me dise plus tôt : les enfants pré-pubères sont objectivement moins sales que les adultes.

Contrairement aux adultes, les bébés et les enfants n'ont pas d'hormones de la puberté, ils n'ont pas de sueur particulière et n'ont pas de poils. Les glandes apocrines (qui produisent la sueur odorante) sont inactives avant la puberté. Les enfants transpirent, mais cette sueur est composée surtout d'eau et de sels minéraux — elle ne sent presque rien.

Mains Vecteur n° 1 80 % des virus et bactéries sont transmis par les mains
Pieds et visage Zones visiblement sales La majorité des salissures des enfants se concentrent sur ces zones
Reste du corps Rarement sale Pas de sueur odorante, pas de poils, pas de zones de macération

On en revient à modérer les lavages excessifs et inutiles du corps entier, encore plus chez les enfants !

L'hygiène ailleurs et avant : une perspective anthropologique

J'ai discuté avec ma mère des habitudes d'hygiène qu'elle a connues durant son enfance au Portugal rural dans les années 60-70. À cette époque et à cet endroit, la paysannerie portugaise avait bien 50 ans de retard sur le mode de vie français : pas d'eau courante, pas de salle de bain, pas d'électricité.

Ils ne se lavaient qu'une fois par semaine, le dimanche avant la messe. Il y avait la petite toilette du matin pour nettoyer le visage et la toilette du soir pour nettoyer les pieds salis par le travail dans les champs. Rien d'autre.

Avant 1950
Bain hebdomadaire ou bimensuel en France, surtout en milieu rural. Toilette quotidienne = visage et mains
1960-1980
Démocratisation de la salle de bain. La douche quotidienne devient progressivement la norme sociale
Années 2000
La douche quotidienne (voire bi-quotidienne) s'impose comme standard d'hygiène
2010-aujourd'hui
Remise en question scientifique : dermatologues et microbiologistes alertent sur l'excès d'hygiène

Les chimpanzés, nos cousins plus « propres » que nous

Une étude fascinante a comparé la composition microbienne des lits humains et des nids de chimpanzés. Les lits humains contiennent 35 % de bactéries provenant de notre corps, contre seulement 3,5 % dans les nids de chimpanzés. Comment est-ce possible ? Les chimpanzés construisent un nouveau nid chaque soir, bien ventilé et exposé au soleil. Leur hygiène ne passe pas par le lavage au savon, mais par le renouvellement et la ventilation.

C'est quoi, « sale » ? Une question culturelle

Qu'est-ce qu'on appelle « sale » ? C'est pas si facile de définir ce qui est sale, ce qui est propre. Ma définition : quelque chose est sale lorsque cette chose a, sur elle, une substance qui n'a pas sa place ici.

En réalité, il y a plein de choses qu'on qualifie de « sales » simplement parce qu'on nous a appris à les considérer comme ça. L'urine, par exemple, est une substance stérile chez une personne non malade. Les seules attentions intéressantes niveau santé sont lorsque des germes présents potentiellement dans une substance se posent à un endroit où ils peuvent induire une maladie.

Notre pratique : un bain par semaine depuis 2018

En novembre 2018, j'ai pris une décision : mes enfants ne prendraient plus qu'un bain par semaine. Mon plus jeune avait été un fana de bains, d'eau, de lavage, et puis un jour il n'a plus du tout eu envie de se laver. Dans une démarche de respect de l'enfant, il était inenvisageable de l'obliger sans son consentement.

Nos enfants se lavent habituellement une fois par semaine à l'eau non savonneuse. Le savon est très occasionnel. On prend soin de vérifier s'il y a des blessures. On est là pour assurer la sécurité et la santé de nos enfants, les bobos sont surveillés.

0 désagrément Résultat après plusieurs années Aucune infection cutanée, aucun problème dermatologique, aucune odeur
Peau améliorée Eczéma disparu Mes fils ont des peaux à tendance atopique, facilement sèche et eczémateuse — tout ça a disparu

On a simplement arrêté de les saouler avec les bains. De façon occasionnelle, les enfants demandent un bain moussant pour s'amuser. En dehors de ça, on les laisse tranquille ! Et franchement, ça a supprimé des moments pénibles tout en préservant leur peau.

Questions fréquentes

Mon enfant fait du sport et transpire beaucoup. Un bain par semaine suffit ?

La transpiration chez l'enfant pré-pubère est principalement composée d'eau et de sels minéraux. Elle part facilement à l'eau claire. Une douche rapide après le sport sans savon (ou savon uniquement sur les zones de friction) suffit amplement. Si l'odeur vous gêne, un rinçage à l'eau résout le problème dans 95 % des cas.

Et pour les cheveux ? Ils ne deviennent pas gras ?

Les cheveux s'autorégulent aussi. Au début, si votre enfant était habitué à des shampoings fréquents, il peut y avoir une période de transition (2-3 semaines) où les cheveux graissent vite. Ensuite, la production de sébum se stabilise.

Mon entourage me juge. Comment gérer la pression sociale ?

C'est la vraie difficulté. L'hygiène est un marqueur social fort. Ma stratégie : je ne fais pas de prosélytisme, mais si on me pose la question, j'explique calmement ma démarche scientifique. Mes enfants ne sentent pas mauvais et n'ont pas l'air négligés.

Y a-t-il des situations où il faut vraiment laver plus souvent ?

Oui. Contact avec des matières fécales, des substances toxiques ou irritantes, plaies ouvertes, fièvre élevée avec sueur abondante, ou tout simplement la demande de l'enfant. Le consentement reste la priorité.

En résumé

L'hygiène, ce n'est pas « frotter fort et souvent ». C'est prévenir les infections tout en respectant l'équilibre de notre corps. Quand on est parent, c'est vraiment bienfaisant de se délester d'inquiétudes, parce qu'un parent inquiet, c'est un parent qui risque davantage de forcer l'enfant.

Nos inquiétudes, nos peurs, nos croyances, nos habitudes, ce qu'on nous a toujours fait croire VS les faits, les véritables risques. Ça permet souvent de supprimer des contraintes qu'on met aux enfants et qui sont basées sur des croyances non fondées.

Sources

  1. Grice, E. A., & Segre, J. A. (2011). The skin microbiome. Nature Reviews Microbiology, 9(4), 244-253.
  2. Byrd, A. L., Belkaid, Y., & Segre, J. A. (2018). The human skin microbiome. Nature Reviews Microbiology, 16(3), 143-155.
  3. Thoemmes, M. S., et al. (2018). Nests of sleeping chimpanzees have lower ectoparasite prevalence. Royal Society Open Science, 5(5), 180382.
  4. Elias, P. M. (2007). The skin barrier as an innate immune element. Seminars in Immunopathology, 29(1), 3-14.
  5. Prescott, S. L., et al. (2017). The skin microbiome: impact of modern environments on skin ecology. World Allergy Organization Journal, 10(1), 29.
  6. Rook, G. A. (2013). Regulation of the immune system by biodiversity from the natural environment. Proceedings of the National Academy of Sciences, 110(46), 18360-18367.
  7. Ashenburg, K. (2007). The Dirt on Clean: An Unsanitized History. North Point Press.
  8. Blaser, M. J. (2014). Missing Microbes: How the Overuse of Antibiotics Is Fueling Our Modern Plagues. Henry Holt and Company.

La science n'est pas parfaite et n'a pas pour rôle de dicter vos vies. Une étude à elle seule n'a que peu de poids en termes de niveau de preuves. Les études scientifiques ne sont que des indices. Elles sont toujours critiquables et ne reflètent pas la vérité qui restera toujours insaisissable. Ce contenu n'a pas pour but de se substituer à un suivi avec des professionnels de la santé physique ou mentale.

Cet article vous a plu ? Partagez-le avec d'autres parents !