Poser des limites à ses enfants : pourquoi ça ne suffit pas

Le mantra de la parentalité moderne
« Mettez des limites à vos enfants, et tout ira bien. » C'est le discours que j'entends partout. Dans les livres de parentalité, dans les cabinets de psy, dans les groupes de parents sur les réseaux sociaux. Comme si cette simple formule pouvait résoudre tous les problèmes de la vie avec un enfant.
Ça paraît simple, ça paraît incontournable. Mettez des limites, tenez-les, et vous ne serez pas épuisée. Vos enfants finiront par s'y plier et tout est bien qui finit bien. Une mère désaliénée, des enfants disciplinés et vous retrouverez votre vie, presque comme avant ? Ça fait rêver, on y croirait ?
Non. Bien sûr, non.
Ma thèse : mettez des limites à tout le monde
Moi je dis, mettez des limites à tout le monde. Tous ceux qui vous pressent, vous affaiblissent, vous rendent la vie plus lourde. Posez des limites, oui, mais attendez-vous à plus d'incapacités à suivre des règles de la part des enfants.
Les enfants, en comparaison des autres catégories de la population, ont des handicaps temporaires : physiques (plus petite taille, plus faible force) mais aussi cognitifs (incapacité à réguler leurs émotions, incompréhension de la notion de temps, impossibilité de se mettre à la place des autres).
Il est donc incohérent d'en attendre plus des enfants que des adultes, et de leur poser des limites qu'on ne pose parfois même pas à des adultes au cerveau mature.
Posez des limites et soyez moins indulgents avec les adultes bien plus capables de prendre sur eux que vos enfants. Exigez plus des adultes qui ont bien moins d'excuses.
La cascade du pouvoir
Il y a une hiérarchie invisible. Grand patron → managers → employés → conjointes → enfants. Et rarement dans le sens inverse. Les limites descendent, elles ne remontent presque jamais.
On considère que nos enfants nous appartiennent et qu'on peut en faire ce qu'on veut, pour le meilleur et pour le pire.
Je me souviens d'un dîner chez des amis. La maman a passé la soirée entière à tenter de poser des limites à sa fille aînée. « Rends les jouets. Dis pardon. Viens t'asseoir. » Comme chaque fois, au lieu de servir la soirée, cela a plombé l'ambiance. Sa fille finissait par obéir, robotiquement, sans émotion. La maman s'est sentie obéie — je crois que c'était ce qui comptait le plus.
Mais cette amie travaillait comme assistante médicale. Sa patronne passait ses journées à lui lancer des piques, des remarques, à lui demander des choses imprévues. Mon amie se faisait écraser par des demandes irréalistes. Elle subissait un harcèlement moral. On met des limites d'un côté et on se fait piétiner de l'autre.
La neuroscience du désaccord
Parlons science. Une méta-analyse de 2016 portant sur 18 études et 625 participants a montré quelque chose de fascinant : le désaccord active des zones cérébrales liées à l'aversion et à la sensation d'erreur.
Dire « non », poser une limite, s'opposer à quelqu'un… ça fait MAL au cerveau. Littéralement. D'autres études suggèrent que dire oui, être d'accord avec les autres alors que cela va à l'encontre de nos intérêts, active les mêmes zones que celles impliquées dans la dissonance cognitive.
Pourquoi les limites sur les enfants sont « plus faciles »
On ne met aucune pincette avec nos enfants, ni avec les personnes avec qui on est très proches, parce que la relation n'est pas aussi fragile.
❌ Avec un adulte : peur
- Risque de perdre la relation (divorce, rupture, licenciement)
- Syndrome de la « bonne fille » : suivre les règles pour être aimée
- L'adulte peut vous détruire économiquement ou socialement
- Vingt mille pincettes pour la moindre demande
✅ Avec un enfant : facilité
- L'enfant vous aimera quoi qu'il arrive (attachement)
- Il dépend de vous pour survivre
- Il doute de lui avant de douter de vous
- Il n'a pas le pouvoir de vous licencier ou de vous quitter
Vous avez beaucoup moins à perdre à mettre des limites à vos enfants qu'à en mettre aux adultes autour de vous. Les enfants doutent d'eux-mêmes avant de douter de leurs parents. Un enfant qui transgresse une limite et se fait réprimander ne pense pas « cette limite est injuste ». Il pense « je suis méchant, je suis nul ».
Les enfants transgressent-ils vraiment plus de limites ?
Est-ce que les enfants brisent réellement plus de limites que les adultes, ou est-ce juste une impression ?
Je questionnerais : peut-être dépassent-ils plus les limites parce qu'ils ont plus de limites à dépasser ? Peut-être parce qu'elles sont inadaptées à leurs capacités ? Ou peut-être qu'ils n'ont pas encore eu assez de temps pour intégrer les règles sociales ? Ou encore, peut-être certaines limites sont-elles stupides, injustes ou illogiques ?
Doit-on gérer tous les dépassements de limites de la même manière ? N'y a-t-il pas un continuum entre ne pas arracher les yeux de son frère et ne pas faire tomber une coquillette par terre ? Ne devrait-on pas inclure tout autant nos voisins, nos parents, nos collègues dans ce continuum ?
Mon voisin qui décharge sa terre sur mon terrain, ou ma collègue qui n'a pas répondu à mon bonjour ce matin — est-ce que ça mérite une réaction plus forte que quand c'est un enfant ? Si oui, pourquoi ?
Et si on commençait par nous ?
Ma vraie proposition : avant de poser des limites à vos enfants, posez-en à tous les adultes qui vous épuisent. Pas pour abandonner toute limite avec vos enfants. Mais pour arrêter de faire peser sur eux tout le poids de votre incapacité à vous protéger ailleurs.
Questions fréquentes
Ça veut dire qu'il ne faut plus poser de limites aux enfants ?
Non. Ça veut dire qu'il faut poser des limites à tout le monde, pas seulement aux enfants. Et adapter les limites aux capacités cognitives réelles des enfants, pas à nos attentes irréalistes.
Mon enfant teste vraiment les limites tout le temps, c'est épuisant.
Les enfants testent les limites parce que c'est leur JOB. C'est comme ça qu'ils apprennent comment fonctionne le monde. Mais posez-vous cette question : votre enfant teste-t-il vraiment plus les limites que votre conjoint qui « oublie » de faire la vaisselle depuis 10 ans ?
Et si je n'arrive vraiment pas à poser des limites aux adultes ?
C'est normal. On ne nous apprend pas à le faire, surtout aux femmes. Ça demande de désapprendre des années de conditionnement social. Parfois, un accompagnement thérapeutique est nécessaire.
Sources
- Wu, H., Luo, Y., & Feng, C. (2016). Neural signatures of social conformity: A coordinate-based activation likelihood estimation meta-analysis. Neuroscience & Biobehavioral Reviews, 71, 101-111.
- Dominguez, J. F., et al. (2016). Why do some find it hard to disagree? An fMRI study. Frontiers in Human Neuroscience, 9, 718.
- Casey, B. J., et al. (2019). The adolescent brain. Developmental Review, 28(1), 62-77.
- Wellman, H. M., Cross, D., & Watson, J. (2001). Meta-analysis of theory-of-mind development. Child Development, 72(3), 655-684.
- Diamond, A. (2013). Executive functions. Annual Review of Psychology, 64, 135-168.
- Eisenberg, N., et al. (2010). Emotion-related self-regulation and its relation to children's maladjustment. Annual Review of Clinical Psychology, 6, 495-525.
- Siegel, D. J., & Bryson, T. P. (2012). The Whole-Brain Child. Bantam.
- INSEE. (2020). Enquête Emploi du temps 2020.
La science n'est pas parfaite et n'a pas pour rôle de dicter vos vies. Une étude à elle seule n'a que peu de poids en termes de niveau de preuves. Les études scientifiques ne sont que des indices. Elles sont toujours critiquables et ne reflètent pas la vérité qui restera toujours insaisissable. Ce contenu n'a pas pour but de se substituer à un suivi avec des professionnels de la santé physique ou mentale.